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Elle vous concerne pourtant. Si un adolescent de 1,80 mètre fait tilter un portique, ce n'est pas un malheureux proviseur qui va le désarmer... Si un malabar de cette taille se promène avec un couteau ou un tournevis, vous avez des policiers ou des gendarmes référents, dans des commissariats ou à la gendarmerie, que l'on peut joindre immédiatement et qui interviennent en quelques minutes. Ça existe déjà. Les proviseurs sont en général très satisfaits de ce système. Il y a sûrement d'autres mesures à imaginer, mais ne vous focalisez pas sur les portiques ou sur la violence à l'intérieur des établissements. La semaine dernière, un professeur a été poignardé par un élève et c'est inacceptable... Mais, nous le savons, les violences les plus fréquentes ont lieu entre jeunes, dans des bagarres de bandes, à l'extérieur des lycées. Xavier Darcos, votre collègue de l'Education nationale, veut créer une brigade à l'intérieur de cette institution pour fouiller les mineurs... Faire de la prévention à l'intérieur des établissements, par des personnels de l'Education nationale, me paraît judicieux. Ça montre que Xavier est sur la même ligne que moi: on ne va pas installer des commissariats dans des écoles, ni morceler les forces de police pour créer une brigade spéciale pour chaque problème... Darcos va au-delà. Il propose que les recteurs deviennent officiers de police judiciaire, et les conseillers principaux d'éducation des auxiliaires de police judiciaire. Cela me paraît un peu compliqué. Ce ne sont pas des titres honorifiques, mais des compétences juridiques ; ils sont attribués par l'autorité judiciaire, qui ne plaisante pas avec ses critères. Pour être OPJ ou APJ, il faut passer un concours ou un examen, et être formé très sérieusement. Mais il faut être OPJ ou APJ pour pouvoir fouiller un cartable... Il faut aussi être capable physiquement et psychologiquement de s'imposer sans violence. C'est quelque chose qu'on n'improvise pas. Les propositions de Xavier Darcos devront être précisées. Tout le monde est concerné par la sécurité à l'école. Ce qui sera proposé devra être réalisable. Tout le monde se reverra, et le président de la République exprimera ses choix. C'est une étrange République que celle où les propositions fusent quand rien n'est décidé... Chacun fait à sa façon. Certains testent leurs idées dans les médias. J'ai un principe, j'essaie de m'y tenir. Rester posée, et avancer. Il n'y a pas d'outil miracle, qui ferait disparaître du jour au lendemain toute la délinquance. Nous sommes dans un travail dans la durée, sur la jeunesse, sur nous-mêmes, sur les expressions de la violence dans la société actuelle. C'est de la psychologie? C'est une connaissance de la société. Il faut éviter les fantasmes, le spectaculaire, et en même temps ne pas minimiser. Vous avez à la fois, paradoxalement, une baisse de la délinquance et, au sein de la délinquance restante, une montée de la violence. Les causes sont multiples, mais toutes convergent. Une perte de repères. Une baisse d'acceptation de l'autorité. Les profs-copains. Un discours complaisant envers certaines formes de délinquance. Une culture de l'excuse. Des habitudes étonnantes, quand on a de la mémoire... Jadis, si un enfant rentrait avec une mauvaise note, ses parents le punissaient. Ensuite, ils en tenaient responsables les professeurs. Maintenant, on peut voir des parents qui agressent physiquement les enseignants... Il y a aussi le sentiment d'injustices qui minent le pacte social: des employés menacés de chômage se laissent aller à la violence, contre eux-mêmes parfois, contre les autres également. Les suicides de cadres ou de chômeurs et certaines séquestrations de patrons ont la même origine... C'est juste une question d'autorité ? L'autorité et le repère. Les adultes sont les adultes. Les ados se construisent en référence à leur autorité. Même s'ils la contestent, ils en ont besoin. Comment de jeunes enseignants, de jeunes femmes, peuvent-elles incarner l'autorité face à des adolescents machistes, violents ? Croyez-vous que le machisme est une invention récente? Quand j'étais prof de fac, j'ai demandé à mon compagnon de m'enseigner des prises de judo ou de karaté. Je ne m'en suis jamais servie, mais j'avais ça en moi. Je ne dis pas que les profs doivent être experts en arts martiaux. Mais au-delà des discours, il y aura toujours, au bout du compte, la détermination d'un individu à regarder les autres - un jeune énervé aussi - dans le blanc des yeux. Un de mes doutes sur les portiques, c'est qu'ils sont un adjuvant à la peur. Je veux que l'école soit le sanctuaire de la connaissance. Je ne veux pas l'enfermer dans une protection artificielle, même si dans certains cas une sécurisation est nécessaire. Comment justifier l'autorité quand des policiers arrêtent deux mômes de 10 et 6 ans ? L'autorité n'est légitime que si elle s'exerce dans le respect de la déontologie. Au ministère de l'Intérieur je suis aussi chargée de la protection des libertés. Sur ces deux enfants arrêtés, j'ai un problème de principe: on ne doit pas traiter des enfants comme des adultes, évidemment. J'ai demandé une enquête administrative. Je ne dirai rien avant d'avoir les résultats de cette enquête. Je ne parle que sur des faits dont je suis sûre. Mais les dégâts de cette affaire sont déjà là pour l'opinion publique. Vous auriez pu contacter les mamans... Sans savoir vraiment ce qui s'est passé? Juste pour faire une photo? Je ne suis pas là pour ajouter à la confusion en réagissant sur l'émotion. Je défends mes fonctionnaires quand ils sont injustement accusés. Mais s'il y a une faute, je sanctionne. En connaissance de cause. Si le politique ne répond pas immédiatement à une angoisse, il perd sa légitimité... Je suis chargée de la sécurité et des libertés des Français. Si j'oublie cela, si je me fais plaisir ou vous fait plaisir - vous, les médias -, je me trompe. Je n'ai pas pris trois jours de vacances d'affilée depuis que je suis au ministère pour être présente sur le terrain chaque fois que nécessaire. Si je ne suis pas assez spectaculaire, vous m'en excuserez... Certains de mes prédécesseurs ont regretté d'avoir parlé trop vite, sur des informations encore incomplètes. Il faut s'abstraire du bruit médiatique. Vous pouvez aussi gaffer... Vous avez dit, sur Europe 1, que La Courneuve était le supermarché de la drogue. J'ai dit "un des supermarchés de la drogue". Et c'est vrai. Ce serait mépriser les habitants que de nier cette réalité, comme ce serait indigne de les assimiler à ces délinquants. Pourquoi avoir peur de la vérité? Savoir permet d'agir. Certains ne partagent pas votre sérénité. Le maire de Nice veut multiplier les portiques anti-armes dans les établissements de sa ville, les écoles communales y compris... Propos recueillis par Claude ASKOLOVITCH |